l'Art Galerie

Désillusion…

Comment parler de désillusion alors que nous célébrons le retour de nos trésors royaux en signe d’espérance, d’une histoire universelle affirmée et d’une dignité retrouvée. En effet, le processus enclenché depuis 2016 a fini par connaitre son épilogue le 10 novembre 2021 avec la restitution au Bénin de 26 objets-sujets, représentant les prises du colonel Dodds lors du sac d’Agbomè en novembre 1892. Sauf que cette restitution devrait dans ce premier temps concerner 27 objets, le nombre exact d’objets offerts au musée d’ethnographie du Trocadéro par Dodds le lendemain du sac d’Agbomè. Mais ceci n’est que piètre déception lorsqu’on sait qu’au moins 3.131 objets provenant de l’actuel territoire du Bénin dorment dans les réserves du musée du Quai Branly. Peut-être que la déception vient du fait que les demandes de restitutions ne concernent que les collections publiques françaises, ce qui conforte l’Eglise dans sa position et légitime un voleur déguisé en saint. Nous avons probablement là un exemple de l’allégorie de la fraude. Il faut rappeler « la part du Dahomey à l’Exposition universelle des missions à Rome en 1924-1925 » où 243 objets, pièces d’art et d’artisanat dont le trône du roi Ghézo reposant sur les cranes de ses ennemis ont été présentés. Le processus de restitution actuel ne concerne pas les objets spoliés par l’Eglise ou en faveur de l’Eglise, ce qui est désolant quand on sait la part de cette institution dans le malheur de l’Afrique. Une institution qui a joué un rôle de premier plan dans ce qui va être considéré comme un crime contre l’humanité : la traite des Noirs. 

Depuis la décennie 1990, la commémoration de la mémoire de la traite dans l’espace public béninois est l’un des sujets les plus importants, tant sur le plan politique que patrimonial. On assistera au même moment à l’invention patrimoniale de la traite des Esclaves et du vodun. Le trait le plus apparent de cette invention est la « monumentalisation » de la route de l’Esclave dont la création la plus importante et la plus connue est La porte du non-retour érigée sur la plage de Ouidah, expression du génie artistique béninois et symbole d’une histoire douloureuse. Mais peut-être que la désillusion dont il s’agit se trouve plutôt sur le terrain de la géopolitique africaine où la France se fait peu à peu remplacer par la Russie et la Chine. L’actualité récente au Mali illustre ce propos. Seulement le paradis espéré auprès de ces nouveaux alliés pourrait se révéler à la longue utopique. S’il y a une évidence, elle est humaine. Cette impression que l’homme est un éternel masqué dont la nature corrompue le rend constamment hypocrite. 

La thématique de cette exposition s’apparente à l’allégorie de la caverne de Platon. Mais il se peut qu’en définitif, cette désillusion soit propre à l’art contemporain. Cathérine Francblin, Damien Sausset et Richard Leydier n’écrivaient-ils pas que «  l’une des spécificités de l’art contemporain est d’avoir mis fin à une triple illusion : l’illusion d’éternité des œuvres, l’illusion de leur ubiquité, l’illusion de leur évidence. » Tout compte fait, je vous invite à garder l’esprit ouvert lors de votre visite. Réunir six artistes sur un tel projet avec la recherche d’une égalité du genre est quelque chose d’exceptionnel à encourager. 

 

Kolawolé Daniel ABIDJO
Historien de l’art
Gestionnaire de patrimoine